Se déconnecter : un privilège d'enfant riche

Par LMT, journaliste scientifique

Il était une fois des enfants qui  regardaient le ciel...

Vous rappelez-vous quand, il y a longtemps, très longtemps de cela, on marchait dans la rue et on souriait aux autres, et les autres nous souriaient de même ? Le ciel était-il bleu par-dessus nos têtes ?

On regardait le ciel, et on était inondés d'un bonheur que les chauds rayons du soleil insufflaient dans nos cœurs. On donnait des noms aux nuages en y voyant des moutons, des chiens ou des lapins, ou encore toutes sortes de personnages familiers ou mystérieux, amicaux ou menaçants, le tout au gré de notre imagination...

Enfants, on prenait le temps de regarder la vie qui se passait autour de nous et en nous, tout simplement.

Aujourd'hui, que reste-t-il de tout cela, alors que nos yeux sont si souvent rivés sur l'écran de nos appareils intelligents, même lorsque nous sommes dehors ou en compagnie d'autres personnes ?

Il n'y a pas que la terrible course contre la montre quotidienne qui a sonné le glas de ces instants magiques où l'on était conscient de ce qui nous entourait, et des autres.

Un téléphone, les adultes en ont certainement besoin : pas moyen de composer avec le quotidien et les urgences sans cet appareil !

Mais, aujourd'hui, quasiment chaque jeune en a, pour différentes raisons, dont les plus communes sont que « tout le monde en a » et que nous, parents, jugeons essentiel de pouvoir le joindre en tout temps, pour des raisons de sécurité ou, tout simplement, pour des raisons pragmatiques. Ainsi, il n'est pas rare que des enfants de 10 ans aient leur propre téléphone intelligent,avec accès à Internet et aux médias sociaux...

Ce phénomène va-t-il s'accentuer ou au contraire, se rétracter ? Outre-Atlantique, un nouveau phénomène émergent attire notre attention.  

Les enfants américains issus de classes aisées sont tenus à l'écart des écrans

Nouveau phénomène sociétal américain, certains parents très aisés ou encore baignant dans la Silicon Valley adoptent une politique zéro écran !

C'est le cas de Kristin Stetcher et de son mari Rushabh Doshi, ingénieur chez Facebook, qui considèrent qu'il est plus facile de totalement supprimer les écrans que de les limiter. Les seuls moments où ils autorisent à leurs enfants l'usage des écrans sont lors des longs trajets en voiture ou encore lors de leurs déplacements en avion.

Plus radicale encore, Athena Chavarria, l'ancienne assistante de Mark Zuckerberg (Facebook), martèle : « Je suis convaincue que le diable réside dans nos téléphones ». Ainsi, elle n'a concédé à ses enfants le droit de détenir un portable qu'à l'âge de14 ans, à l'occasion de leur entrée en secondaire (high school).

Pour se sentir plus forts, un nombre croissant de parents se regroupent en communautés pour renforcer leur résolution et redéployer des méthodes d'éducation classiques basées sur l'interaction humaine et le jeu manuel.

Ainsi, plus d'une centaine de parents d'Overland Park (U.S.A.) se réunissent régulièrement le soir, après les cours, dans les bibliothèques scolaires pour échanger sur leurs stratégies et s'encourager mutuellement.

On voit aussi éclore, dans les écoles maternelles américaines huppées, des apprentissages « screen-free »  (sans écran) alors que les écoles publiques, elles, investissent de manière croissante l'apprentissage via les écrans, à grand renfort des Gafa, puisqu'Apple et Google — pour ne citer qu'eux —  déploient à grand renfort de marketing de nouveaux programmes d'éducation basés sur leur arsenal numérique en scandant que l'accès aux technologies est le meilleur moyen pour l'enfant « d'acquérir les compétences de demain ».

Et de nombreux Etats suivent le mouvement par conviction ou encore pour des raisons économiques.

L'Utah finance actuellement une école maternelle entièrement en ligne qui compte déjà 10 000 enfants inscrits ! Et aujourd'hui, les autorités de plusieurs Etats américains —  dont le Wyoming, le Montana, Idaho, le Dakota du Nord et du Sud  —  annoncent emboîter le pas à l'Utah, grâce à des subventions fédérales qui leur seront versées.

Et pourtant, un nombre croissant de psychologues, d'enseignants et d'autorités indépendantes américains mettent en garde les institutions et les publics contre les dérives du tout numérique chez l'enfant, et dénoncent  le nouveau fossé social qui se creuse entre enfants américains nantis et enfants issus de classes plus défavorisées — parmi lesquels beaucoup de latino ou afro-américains —de par l'addiction de ces derniers aux écrans.

Mais d'où vient cette véritable addiction aux écrans ?

L'industrie produit constamment de nouveaux jeux addictifs. Ces jeux — riches en défis et récompenses et qui ciblent particulièrement enfants et adolescents — affectent les mécanismes cérébraux de gratification et impactent la production de dopamine, qui influe directement sur l'humeur et le comportement.

La dopamine est une molécule biochimique produite par le cerveau qui provoque la sensation de plaisir et qui active le circuit cérébral de récompense. Cette hormone est généralement induite par des actions bénéfiques pour le corps ou le moral, comme manger un aliment sain ou passer un moment agréable avec des amis. Elle joue un rôle essentiel dans la motivation.

Quand un enfant passe un niveau » dans un jeu vidéo, ou encore quand un adolescent voit son post aimé ou partagé sur les réseaux sociaux, il reçoit une « mini-décharge » de dopamine, au sens réel du terme. La dopamine libérée favorise tout naturellement le désir de réitérer l'expérience dans l'espoir d'en tirer à nouveau satisfaction. On est dans un pur mécanisme addictif.

Ce mécanisme addictif a un nom en marketing : Persuasive Design. Le « design persuasif » consiste à déployer diverses stratégies pour optimiser l'engagement de l'utilisateur, comme lui permettre de passer de niveau, donner de la visibilité à ses "exploits", le récompenser par des applaudissements et un torrent de pouces levés... La panoplie des récompenses ne cesse de s'enrichir.

L'enfant ou l'adolescent peut ainsi se retrouver aisément prisonnier de cette mécanique d'auto-récompense facile, qui  s'obtient par des clics, sans bouger de son canapé ou de son lit. Ces micro-shoots de dopamine, bien que fugaces, sont addictifs.

Dès lors, tout naturellement, l'enfant ou l'adolescent sera enclin à répéter indéfiniment ces micro-mécanismes de gratification, si faciles à obtenir, et se désintéressera de facto du reste.

De plus en plus d'experts soulignent les effets néfastes des écrans rendus addictifs sur les jeunes. Ils relient notamment l'exposition aux écrans à différents problèmes neurologiques ou encore comportementaux, et plus particulièrement chez l'enfant.

C'est le cas d'une maman américaine de deux enfants de 11 et de 8 ans, habitant Kansas City, du nom de Rachael Brownsberger. Elle constate un jour que les écrans induisent directement certains comportements chez ses enfants — notamment des crises de colère — et plus particulièrement chez son aîné qui souffre de TDAH (déficit de l'attention avec hyperactivité, cf. notre article). Elle décide alors de prendre le taureau par les cornes : elle commence par supprimer les smartphones des enfants, puis leurs consoles de jeu et, enfin, décroche le téléviseur du mur. L'effet est radical, les enfants s'apaisent, la concentration se fait plus aisée chez l'aîné. Elle partage alors son histoire sur les médias, racontant les difficultés générées par sa décision (ses fils la traitent de « méchante maman »), mais aussi les bienfaits qui en découlent. Rapidement, des habitants de son quartier adoptent les mêmes mesures,  et se regroupent pour se soutenir. Cette solidarité nouvelle permet au mouvement de s'étendre et aux parents d'être confortés dans leur décision et dans leur autorité face à des enfants de plus en plus demandeurs.

Les méfaits liés à l'utilisation prolongée des écrans

Où que ce soit dans le monde, la consommation des écrans s'accroit, et avec elle, différents fléaux.

Un nombre croissant experts s'accorde à dire que l'utilisation des écrans chez les enfants empiète ainsi dangereusement sur les heures de sommeil. Elle s'accompagne ainsi d'une montée des symptômes de stress et d'irritabilité et d'une baisse des aptitudes cognitives, et notamment de la mémoire, de l'attention et de la capacité à compléter correctement des tâches définies (cf. Lancet Child & Adolescent Health)

Plus encore, des scientifiques de l'Université d'Illinois ont établi une corrélation entre le temps passé à l'écran et l'interruption du cycle de récupération du stress. Selon Eudardo Esteban Bustamante de l'Université d'Illinois, « chaque minute passée sur un écran remplace et impacte le temps de sommeil » et peut conduire à des problèmes d'addiction et au déficit de l'attention.

Aujourd'hui, des actionnaires d'Apple réclament de la compagnie à la pomme des mesures pour limiter le temps de consommation des écrans, notamment sur les iPhone. Ils font pression sur le géant du numérique pour développer un logiciel permettant aux parents de restreindre l'utilisation du téléphone chez les enfants.

L'addiction des enfants américains au smartphone devient un sujet d'intérêt public, et les parents s'alarment de leur consommation excessive et du fait que leurs enfants ne peuvent plus s'en passer.

Il est aussi courant de lire que les ondes électromagnétiques émises par les téléphones portables et les tablettes tactiles affectent les fonctions cognitives (mémoire, attention, coordination) des enfants.

Une utilisation excessive et nocturne du téléphone portable, plutôt que les radiofréquences elles-mêmes, nuirait, en outre, au bien-être des jeunes en entraînant de la fatigue, des troubles du sommeil, du stress et de l'anxiété ; certaines études vont même jusqu'à l'associer à des comportements à risque, à la dépression ou à des idées suicidaires.

Enfin, les téléphones intelligents entraîneraient progressivement une dépendance dite « comportementale » (tout comme les addictions aux jeux vidéo, à Internet, la cyberdépendance, les addictions aux jeux de hasard et d'argent, les achats compulsifs, les addictions alimentaires ou sexuelles, etc.) et un désinvestissement d'autres activités, au détriment de la vie personnelle, familiale et sociale ; une telle dépendance pourrait être aussi handicapante que la dépendance à des drogues.

Enfin, les ondes émises par les téléphones portables seraient cancérogènes ; les enfants, étant plus sensibles aux ondes que les adultes pour des raisons physiologiques, seraient particulièrement fragiles.

Étant donné que l'utilisation massive de téléphones intelligents est relativement récente, si ses effets sur le cerveau, l'oreille interne, la glande parotide, etc., mettent des années à s'observer, aucune étude actuelle ne peut les montrer.

Par principe de précaution, en attendant que les conclusions de recherches solides, menées à long terme, confirment ou n'infirment différentes inquiétudes, certaines autorités recommandent que les parents limitent la fréquence et la durée d'utilisation des téléphones intelligents par leurs enfants.

Pour que cela marche, il faudrait que les parents eux-mêmes aient un usage sain de leur propre appareil.

Beaucoup d'entre eux ont du mal à adopter de bonnes habitudes et à limiter leur utilisation intensive de leur téléphone.

Ainsi, des chercheurs américains ont observé quelques dizaines de parents et leurs enfants de moins de 10 ans au restaurant ; la majorité des parents se sont servis de leur téléphone pour faire des appels, vérifier leurs courriels ou aller sur Internet.

Plusieurs n'ont pas quitté leur appareil des yeux pendant le repas ; ils semblaient plus intéressés par leurs appareils que par leur progéniture, au risque que celle-ci se sente inintéressante et négligée.

Si certains enfants se distrayaient par eux-mêmes, plusieurs essayaient d'attirer l'attention de leurs parents. Et plus ces derniers les ignoraient, plus leurs enfants étaient agités et, par conséquent, plus l'intervention parentale qui s'ensuivait était brusque.

La réduction de l'usage des appareils connectés chez l'enfant ne peut se faire sans que les parents eux-mêmes n'adoptent quelques-unes des règles qu'ils édictent.

18 règles courantes à appliquer pour leur bien-être et leur santé

1. Evitez d'offrir à un enfant de moins de 12 ans un téléphone portable connecté à internet.

2. Si l'enfant l'utilise, veillez à ce qu'il maintienne le téléphone le plus loin possible de son corps. Utiliser un dispositif « mains libres » ; privilégiez le mode haut-parleur, qui limite le rayonnement des ondes. Dirigez la face équipée du clavier (jugée moins nocive) vers le corps.

3. Pendant la communication, dites-lui de changer régulièrement le portable d'oreille.

4. Exigez qu'il limite les conversations à des échanges brefs : interdisez le bavardage sur le mobile.

5. Encouragez-le plutôt à préférer les SMS. L'échange de SMS réduit le rayonnement des ondes à travers la paroi du cerveau.

6. Achetez un appareil doté d'un « débit d'absorption spécifique » le plus bas possible.

7. À la maison, imposez l'utilisation d'une ligne fixe (téléphone résidentiel)

8. Sacralisez la routine de sommeil. Imposez une fourchette horaire pour l'heure du coucher (par exemple entre 20h et 20h30) et veillez à ce qu'ils la respectent. Ne transigez pas sur le sommeil et éteignez les lumières (le noir est nécessaire pour une vraie récupération).  

9. N'hésitez pas à créer des zones ou des temps « sans téléphone», comme les repas familiaux, l'heure des devoirs, etc.  

10. Interdisez tout appareil électronique dans les chambres à coucher. Dans le doute, demandez à vos enfants de vous remettre leur téléphone le soir.

11. N'hésitez pas à garder avec vous câbles et chargeurs pour limiter l'utilisation prolongée des appareils électroniques.

12. Engagez-vous dans la vie de vos enfants, jouez avec eux, instaurez des rituels d'échanges ludiques et concrets, et opposez-les aux échanges et aux jeux virtuels.

13. Prenez vos repas ensemble, avec tous les téléphones éteints.

14. Donnez l'exemple : les enfants calquent souvent leur comportement sur celui de leurs parents. S'ils vous voient scotchés à vos écrans, ils le seront aussi. Limitez donc votre propre utilisation des écrans à des fins de divertissement.

15. Soyez attentifs au changement comportemental de votre enfant. Faites remarquer à votre enfant qu'il est maussade après avoir joué à un écran, qu'il perd de l'énergie, qu'il est moins enclin à jouer avec son frère ou sa sœur...

16. Ne cédez pas si vos enfants insistent. Si nécessaire, confisquez leurs écrans pendant une semaine. Vos enfants vous seront reconnaissants lorsque vous les leur restituerez et seront beaucoup plus enclins à respecter vos règles.

17. Cherchez le soutien d'autres parents. L'union fait la force : si vous êtes plusieurs parents à adopter ensemble une politique de limitation des écrans, vos enfants seront plus enclins à suivre vos règles. Prenez l'initiative d'en parler aux parents amis, et n'hésitez pas à chercher le soutien d'autre parents de l'école (à travers les groupes whatsapp formés pour chaque classe) ou encore auprès d'autres parents inscirits sur le forum Facebook PopMoms Community.

18. Rappelez-vous enfin que c'est aux parents d'assumer leurs tâches de parents, c'est-à-dire de former et d'encadrer leurs enfants relativement à leur utilisation d'un smartphone, et, surtout, de leur donner l'exemple !

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Un article signé LMT, journaliste scientifique pour PopMoms, tous droits réservés©

Crédit photo : merci à Neonbrand @Unsplash  

 

       

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